dimanche 29 mars 2009

Après la déflation Laval, la déflation Trichet

Depuis le cuisant échec de Pierre Laval, en 1935, on croyait la déflation définitivement proscrite par les manuels d’économie. La voici pourtant qui ressurgit. Sur les conseils pressants de Jean-Claude Trichet, trois gouvernements européens viennent de réduire les salaires de leurs fonctionnaires. Une façon d’être « compétitif », leur a affirmé le président de la Banque centrale européenne. Le jour de la leçon d’histoire, le petit Jean-Claude avait séché, probablement.

C’est à Dublin, le 26 février, que le président de la BCE a réhabilité la déflation. Parlant à ses hôtes de la compétitivité interne et externe des pays de l’Union européenne, il a repris à son compte une étude que la BCE a publiée dans son bulletin de novembre 2008 (1) où il est écrit :

« Pour que le canal de la compétitivité fonctionne [dans une union monétaire], il faut un degré élevé de flexibilité à la baisse des salaires et des prix, qui faciliterait l’ajustement des marchés nationaux du travail aux chocs économiques, ainsi que l’allocation efficiente du facteur travail et des autres ressources ».

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Dans la zone Euro, depuis 2000, les coûts unitaires de main d’œuvre (2) se sont accrus de 27% en moyenne selon Eurostat. A la BCE, il ne fait par conséquent aucun doute que les pertes de compétitivité viennent de là. Car il ne saurait être question de les attribuer, fût-ce partiellement, au renchérissement de l’euro, face à toutes les monnaies, notamment près de 50% face au dollar.

Jean-Claude Trichet a donc appelé les gouvernements à « mener des politiques courageuses de modération des dépenses, s’agissant en particulier des salaires. La prudence budgétaire ne devrait pas se relâcher. » Car selon lui, « des augmentations de salaires importantes dans le secteur public pendant les périodes favorables ou normales ont fourni des signaux erronés aux négociations salariales dans les autres secteurs. »

C’est ainsi que trois gouvernements ont décidé de réduire les salaires de leurs fonctionnaires : 7% en Irlande, près de 8% en Hongrie, 15% en Lettonie. Trois pays où, il est vrai, les rémunérations du secteur public se sont très sensiblement accrues ces dernières années. Mais la production nationale s’y est également frénétiquement développée. De sorte que, depuis 1997, les salaires des fonctionnaires en pourcentage du PIB ont été stables en Lettonie ; ils ont augmentés de 0 ,5% en Irlande, où le PIB est il est vrai un dénominateur suspect ; enfin ils ont régressé de 1,7 point de PIB en Hongrie depuis 2003.

Cet épisode en rappelle évidemment un autre : celui des années 1930 en France, où les gouvernements ont obstinément refusé de dévaluer le franc, et de s’aligner sur le dollar et la livre. Il s’en est suivi un marasme durable : baisse de la production industrielle, poussée du chômage, mauvaises recettes fiscales, attaques spéculatives contre le franc.

Pierre Laval arrive à son tour au pouvoir en juin 1935 pour « défendre le franc et lutter contre la spéculation ». Refusant lui aussi le-temps-une-20-juillet-1935.1236563104.JPGde dévaluer, il va tenter d’aligner les prix français sur les prix étrangers par une politique de déflation active. Une « déflation compétitive » dirait Jean-Claude Trichet : diminution de 10% des traitements des fonctionnaires, hausse des impôts, baisse négocié ou réglementée des prix de certains produits…

Le journal Le Temps jubile : « La réduction des dépenses publiques, parce qu’elle allège les charges qui pèsent sur la production, parce qu’elle rend l’aisance au marché des capitaux, parce qu’elle tend à remettre en marche le mécanisme du crédit, ne peut qu’accroître le pouvoir d’achat de l’ensemble des consommateurs. » Toute ressemblance, etc. etc.

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Le résultat est pitoyable. Le budget n’est pas plus facile à équilibrer, mais la production stagne alors qu’elle repart presque partout ailleurs. Les prix baissent, mais la crainte du chômage annihile ces gains de pouvoir d’achat. Les exportations s’écroulent. L’investissement stagne faute de demande. Heureusement, l’espoir que suscite la constitution du Front Populaire permet à la France d’échapper au fascisme qui l’entoure – très provisoirement.

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(1) « Le suivi de l’évolution des coûts de main d’œuvre dans les différents pays de la zone Euro », page 69 du bulletin mensuel.

(2) C’est ce que coûte en main d’œuvre un euro de PIB.

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